Denis Felix





 

 

 « L’univers retient l’histoire de ses mondes. Il s’impressionne lui-même depuis la création jusqu’à l’apocalypse mais c’est trop infini, trop vaste et anonyme. Nous sommes l’avenir et le passé d’autres galaxies. C’est vertigineux, alors le voyageur de notre petit monde défini photographie les instants du temps des hommes, intenses et illusoires.
 Henri Michaux disait qu’il fallait « payer un impôt sur les visages ». J’aime cette quête d’un visage que je reconnaîtrais et qui me reconnaîtrait. Instinctivement, à travers les différences, ce sont les ressemblances que l’on cherche. Comme Nicolas Bouvier, Denis Félix est un voyageur qui photographie. Il y a une lecture de l’histoire des hommes sur les visages. Ils sont livres à déchiffrer, des biographies que seul l’attentif décèle. Dans la solitude d’un regard borgne, le photographe « emprisonne les âmes ». Plus tard dans le révélateur, les regards ainsi piégés vont livrer une histoire, des fragments déjà lointains et d’une présence inouïe. La mémoire retiendra cela. Le mot visage est doux, trop doux pour être honnête. En prenant le temps il finit par avouer. Il est amical, glacial ou indifférent. Il est joie et fureur. La bouche méprise ou embrasse, insulte ou murmure. Les yeux s’éteignent parfois ou s’illuminent de reconnaissance. Il est douleur infiniment. On retrouve chez l’enfant ce que le père a perdu, ce que le coeur partage. Les regards fouillent le vôtre, inquisiteurs. Il faut une curiosité à la fois cruelle et amoureuse pour photographier. Les visages surpris ou consentants ignorent le corps. La couleur ne ferait rien à l’affaire.

 Denis Félix peint en noir et blanc l’essentiel et le non-dit. Il reste des disparus comme des vivants, la tendresse du regard ou sa férocité, la lassitude d’une bouche, un front soucieux. Il y a cette petite veine sur la tempe, ces ombres sur les paupières. On retient ce qui se raconte dans le silence figé, immuable. La photographie a ceci de précieux qu’elle propose de s’attarder, de reconnaître, d’apprendre chez l’autre ce qui échappe à notre miroir. Celui qui vole ces instants, pille parfois, est un homme honnête, impatient de partager.

 Denis Félix a choisi ce voyage dans l’archipel des visages parce que la carte aussi lisible soit-elle, reste mystérieuse. Un visage s’écrit avec l’inattendu de la vie et la certitude de la fin. Il faut en apprendre la langue et c’est ce qui nous fascine. »
  Bernard Giraudeau

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